23 octobre 2009

We Want Miles à La Villette

Exposition sur Miles Davis à la Cité de la Musique de la Villette à Paris en prélude à une rétrospective musicale des grandes arcanes de son œuvre sur les scènes parisiennes.

Donner à voir ce qui s’entend, s’adresser à tous pour raconter le parcours kaléidoscopique d’un artiste, inciter le béotien à creuser le sujet, séduire les spécialistes et rester ludique et beau, telles sont les gageures récurrentes de toute exposition musicale. Que ce soit John Lennon ou Serge Gainsbourg, il faudrait être de mauvaise foi pour dénigrer le travail de La Cité de la Musique, car le propre de ces expositions n’est pas de tout dire – les livres de spécialistes sont écrits pour cela – mais d’entrouvrir brillamment des espaces pour les futurs auditeurs dignes de ce nom.
L’exposition Miles est à ce titre une bonne exposition qu’il faut tenter de voir à des moments de basse fréquentation ; tout d’abord parce que les bornes musicales où chacun peut brancher son propre casque pour écouter les grandes étapes de l’œuvre davisienne sont peu nombreuses (4 prises par borne), que l’espace sombre et profond risque de créer rapidement un climat claustrophobique, enfin parce qu’il s’agit d’une exposition qui se consomme dans l’intime.
Des espaces ovoïdes, là accessibles à toutes les oreilles, présentent des extraits musicaux des grandes œuvres soutenus par une iconographie discrète. Huit trompettes, les vestes des grands couturiers portées dans les années 80, des pochettes de disques, des extraits de films (notamment Un ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle, Jack Johnson de Jim Jacobs le docu sur le boxeur et le film sur Festival de l'île de Wight de Murray Lerner) et quelques partitions sont les objets de ce culte incontournable.
On peut regretter le traitement superficiel de quelques thématiques comme la question noire, les rapports douloureux de Miles avec les standards du jazz blanc, sa peur de s’enfermer dans un genre et son besoin de s’entourer de jeunes musiciens… et le trop peu d'interviews de musiciens ayant accompagné le maître ou influencés durablement par celui-ci. Mais, peut être cela n’était-il pas le bon lieu pour l’exposer.
Il me semble qu’il convient de considérer cette exposition comme le support des véritables festivités qui s’annoncent à savoir la série de concerts où d’anciens musiciens de Miles, notamment Wayne Shorter, Jack DeJohnette et Jimmy Cobb, et de brillants interprètes recréeront les albums marquants de la carrière du trompettiste.

We Want Miles
Cité de la Musique - Métro Porte de Pantin
du vendredi 16 octobre 2009 au dimanche 17 janvier 2010

- Mardi, mercredi, jeudi et samedi de 12:00 à 18:00
- Dimanche de 10:00 à 18:00
- Vendredi de 12:00 à 22:00

Tarifs d'entrée :
- Plein tarif : 8 €
- Tarif réduit : 4 €

http://www.citedelamusique.fr/minisites/0910_we_want_miles/main.aspx

30 septembre 2009

Michael Jackson se la joue cow-boy en 77

Avant de devenir le Michael Jackson que nous connaitrons, le déjà grand Michael, en quête d’émancipation, se déguise et s’essaye sur un reggae de Bob Marley à la mode R&B à défaut de trouver un style à lui.

Eté 76, la famille Jackson est engagée pour animer un show musical d’une demi-heure sur CBS. C’est une opportunité à saisir, car l’intérêt du public pour la famille Jackson est en net déclin. L’été 76 a été dominé par le Breezin’ de George Benson, le Frampton Comes Alive! de Peter Frampton et le Wings At The Speed Of Sound de Paul McCartney et aussi Jefferson Starship, Fleetwood Mac et Steve Miller Band, ayant tous virés Rock FM. Les Jackson poursuivent chez Epic, la recette Motown, c'est-à-dire un R&B pop, mainstream et un tantinet ringard, doit-on avouer. Stevie Wonder, autre vedette Motown, s’apprête à livrer en septembre 76 son Songs in the Key of Life ; on mesure le fossé ! Le Show sera prolongé jusqu’en mars 77, puis, faute d’audience conséquente, annulé.

Michael cherche sa voie, son style et son indépendance. Dans cet extrait, il reprend le chanson de Bob Marley, I Shot The Sheriff, connu surtout aux US grâce à la cover qu’en a faite Eric Clapton en 74 (le seul number one au Billboard du guitar hero). On sent chez Michael que tout est déjà en place. Il ne lui manque qu’un peu de modernité ce qu’il acquerra dans les bras du vieux routard Quincy Jones en prenant le train du disco en 79.

Q.U.



17 septembre 2009

Finistériens, terriens finis et Miossec à bout de souffle

Finistériens, le nouvel album de Christophe Miossec réalisé par Yann Tiersen vient d’arriver dans les bacs.

En son temps, Miossec a fait d’une diction faussement laborieuse un style qui ne manquait pas de charme (Crachons veux tu bien, Je ne suis plus saoul) qui fut, il faut bien l’avouer, largement pillé depuis par ses épigones officieux ; mais, son écriture actuelle sous-entend des difficultés d’émancipation moins séduisantes.
Miossec, pour paraphraser une joute présidentielle canonisée par les souverains poncifs de la lucarne tragique, n’a pas le monopole de la mélancolie, Brest n’est pas la Byzance de la débâcle sentimentale et l’alcool même transfiguré par la souffrance du chanteur n’en reste pas moins un paradis artificiel dont l’apologie perpétuelle a fini par saouler. Le binôme Bretagne = Miossec est-il un jumelage indéfectible ?
Cette affirmation identitaire pouvait convaincre dans ses premières années d’exploitation, elle lasse après plus de dix ans de bons et boyaux sévices. Miossec devrait faire une pause pour laver sa bile et retrouver un peu de foi au milieu des épaves du passé et de ses ecchymoses. Ses inquiétudes sont devenues superflues, ses suppliques éculées, il les expose au premier quidam égaré sur sa déroute, guettant le clin d’œil complice ou la tape amicale sur un dos malmené par un coude qui n’en finit pas de glisser sur le lac infini des zincs glacés. Pourtant, nous l’aimons encore, et sa ville, mille fois plus ; qu’il ne soit pas inquiété. On espère simplement qu'un jour, Miossec découvrira dans sa terre d'inspiration, sa Garonne, son Plat Pays qui lui permettront d'échapper au cours ordinaire des choses. Sa contrée native ne fera pas la sourde oreille à ses tendres invectives, alors par pitié. Pourquoi nous répéter mécaniquement la difficulté d’oublier les amours passées et les joies trépassées dans le roulis des compromis existentiels ? Son concept guimbarde a besoin d’une bonne révision, son crachin n’est plus loin du crachat.
Miossec... Un dernier pour la route, et un autre pour la déroute, et cela à longueur d’album où Christophe rempile à cours d’idées. Pendant ce temps-là, le serveur se lasse, le garçon voudrait bien baisser le rideau sur les tristes redites d’un nanard ermite qui ne semble plus croire aux errances qu’il nous conte.
Mio est à sec et nous aussi, toujours les mêmes rêves de comptoirs, toujours les mêmes grèves battues par la pluie, et même celles des ouvriers dont Christophe sait encore correctement évoquer les déboires ne nous tirent plus que des larmes d’apparat.
Quand l’amer se retire de ses plages aux viscosités vaguement nombrilistes, on compte les algues qu’une langue maltraitée par une hâtive écriture a délaissé entre les récifs d’une inspiration arrivée à expiration. Le vers est vidé et l’ivresse a des raisons que le garçon ignore, dont il se fout, dont il se lasse et nous avec lui car les heures sup’ des cafetiers smicards ne sont pas rémunérées à la douleur des clients lessivés (Seul ce que j’ai perdu , A Montparnasse)
Néanmoins, Les Joggers du Dimanche est une agréable réflexion sur la caducité de nos résolutions urbaines malgré son titre aux consonances Delermiennes, Les Hommes de Paille parlant de la précarité du monde professionnel est adroitement composée et si le prophétisme éclairé de cette sombre rengaine mérite quelques louanges discrètes, CDD, lorgnant sur le même sujet, manque de finition et s’enlise stylistiquement dans des accords de guitare cent fois déployés sur les chansons des albums précédents.
Mais bon… Traduire l’aliénation contemporaine n’étant pas la priorité thématique des chansonniers chroniqueurs de notre pays, je lève quand même mon feutre percé à la gloire de cette soudaine poussée d’âcre lucidité et m’en vais écouter le dernier fait d’arme véritablement digne du talent de Christophe Miossec, l’album 1964 où la quarantaine du loup de mer, parfaitement négociée, donnait de la beauté à ses rides approchantes. C’était il y a cinq ans, devrons-nous patienter aussi longtemps pour retrouver, boosté par la menace d’un âge symbolique, l’auteur qui autrefois savait si bien faire chavirer nos âmes ? La barque est au port, attendant sagement la clémence des ondes, espérons qu’elle ne prendra pas l’eau d’ici-là.

Didier Boudet

Finistériens (Pias) - Sortie de l'album le 14 septembre 2009
Seul ce que j'ai perdu - Les Joggers du dimanche - À Montparnasse - Les Chiens de paille - CDD - Nos plus belles années - Jésus au PMU - Haïs-moi - Fermer la maison - Loin de la foule - Une fortune de mer

Christophe Miossec (site officiel)

Concert de Crosby Stills Nash à l’Olympia de Paris - 2

David Crosby, Stephen Stills et Graham Nash, devenus des vétérans du folk-rock, se sont produit à l’Olympia de Paris le 4 juillet 2009. Retour sur un concert pas banal et occasion d’estimer le temps écoulé. Suite du résumé de notre explorateur auto-désigné.

Il y aura, chose incroyable de nombreux retards, des gens qui louperont Judy Blue Eyes, prieront ensuite pour ne l’avoir jamais su. Je compatis à leur souffrance mais ne défends par leur manque de ponctualité. Judy, donc, c’est par cette song que les trois gaillards apparus sur scène dans un tonnerre d’applaudissements ont commencé leur concert et acquis leur titre de noblesse sur la scène pop de cette époque bénie ; Judy, hommage au regard cristallin d’une folk singer ; elle eut pour producteur et amant Stephen Stills et chantait déjà quand ce dernier n’appartenait pas encore au Buffalo Springfield. On comprend mieux le zèle mis dans l’écriture de ce classique.

Les tubes de leurs premiers albums sont enchainés sur un rythme trépidant : Long Time Gone, Teach Your Children… On n’a même pas le temps de surveiller sa tension artérielle. David Crosby, le plaisantin réputé du groupe, à la moustache frisotante de malice se marre à chaque fois que l’amorce, à peine soupçonnée d’un morceau, déclenche une salve d’applaudissements convulsifs.

La position des trois artistes est un régal à étudier, David Crosby et son embonpoint caractéristique, gardera souvent les mains dans les poches, comme un bucheron canadien contemplant le stère de bois qui a flanché sous sa pugnacité ; quiétude bien compréhensible quand on possède une voix capable d’atteindre encore des sommets de lyrisme.

A côté, pour prolonger la magie presque intacte, Graham Nash, en grand forme, pieds nus, cheveux paternellement blanchis et silhouette adroitement préservée remue son corps avec une fluidité qui fait plaisir à voir. Sa bienveillance à l’égard d’un Stills laborieux dans ses solos nous réchauffe le cœur et nous confirme qu’une solidarité exemplaire a survécu à quatre décennies d’avatars en tout genre dont relater ici la genèse serait tout aussi irrévérencieux qu’inutile. (Leur carrière comporte autant de singles que d’embrouilles intestines, collaborations chaotiques, mixages volontairement sabrés, désaccords nombreux sur les évolutions sonores envisagées, rapport haine/amour avec un Neil Young déchiré entre ses obligations contractuelles et sa carrière personnelle, et un David Crosby souvent accusé de trimballer dans sa trousse de toilette des joujoux borderline.)

En plus des joyaux de leur répertoire, les papys freaks rendent un hommage appréciable à la fine fleur des compositeurs de cette époque, Tim Hardin (plume exemplaire d’un oiseau de paradis – où il repose surement - encore trop méconnue) et Bob Dylan avec un Girl From The North Country relooké comme un chant grégorien.

"Il fait chaud today in Paris", cette constatation malicieuse fait jubiler un public qui en oublierait presque qu’il réclame Wooden Ships depuis une demi heure. "A very good audiance tonight" achève de nous rendre décuplé, dans une auge à miracle, les bienfaits de notre ferveur trans-générationnelle.

Le fils de Crosby est au clavier et quand Nash nous présente les membres du groupe, il précise avec une délicieuse ironie qu’il n’a été choisi que pour son talent. Nash, le génie délicat, l’auteur de Carried Away, le tendre énamouré d’une Joni Mitchell (un peu volage) à laquelle il dédiera son Simple Man que je place au même niveau qu’une pièce d’orfèvrerie lennonienne. Nash, qui a le moins cédé aux tentations de certaines substances prohibées, est le plus élégamment épargné des méfaits du temps et soulève l’admiration. Le voir jouer les premières notes d’Our House nous donne envie de squatter définitivement sa maison, doté d’une charpente vocale particulièrement résistante, même après quatre décennies d’insatiables vocalises, Cathédral (1977), une autre perle de leur océan musical dont je ne peux m’empêcher de goûter quotidiennement l’effarante pertinence structurelle (pluralité des rythmes, adéquation millimétrée des ressources vocales) est – tout miracle confondu - un des moments les plus intenses de leur prestation. Les changements de guitare sont ininterrompus, et impressionnent tous les casseurs de cordes camouflés dans la salle.

Les quelques ados présents dans la salle rassurent les plus âgés en reconnaissant For What’s Its Worth un tube de Stills à l’époque où le Buffalo Springfield plantait son fanion sur la crête des Charts US

Il est presque 23 h, deux rappels plus tard, et un Wooden Ships après, tout l’Olympia est debout pour acclamer le come back historique.

"Tu imagines que ces mecs là ont fait Woodstock !" me dit un type qui pourrait être mon père. "Voilà, vous savez ce qui vous reste à faire maintenant !" me lance-t-il, histoire d’en rajouter une couche.

Le petit privilège d’être né la dernière année de la décennie la plus créative de l’histoire de la musique populaire m’aide à subir la joke avec moins d’amertume, j’en oublierai presque celle du brasseur déconneur.

Didier Boudet


15 septembre 2009

Concert de Crosby, Stills, Nash à l’Olympia de Paris - 1

David Crosby, Stephen Stills et Graham Nash, devenus des vétérans du folk-rock, se sont produit à l’Olympia de Paris le 4 juillet 2009. Retour sur un concert pas banal et occasion d’estimer le temps écoulé. Résumé de notre explorateur auto-désigné.

L’Olympia, une heure avant le concert. Le serveur d’un café luxueux jouxtant l’Opéra m’apostrophe et voit dans ma coiffure un hommage non dissimulé au chanteur dépigmenté récemment disparu. Je réceptionne la vanne avec malice, mais venant pour évaluer d’autres performances que la faculté des doseurs de cocktails, je n’ai pas le cœur à rebondir sur le trampoline de sa dialectique.

Et apparait l’Olympia dans la moiteur d’un après-midi finissant. Une douce effervescence se déploie tranquillement sur le bitume des vacances approchantes et caresse de son écume langoureuse les abords tant convoités de l’édifice. Un silence, zébré, ça et là, de quelques chuchotements révérencieux, me laisse aisément deviner la moyenne d’âge des personnes qui rempliront la salle et s’ajoute à l’étonnement suscité par la visite inattendu d’un groupe qui n’a jamais considéré la France comme une destination cruciale.

Après avoir fait quelques pas pour planter mes repères sur le trottoir crasseux, quelque chose m’interpelle, un truc bizarre jure entre le feuillage agaçant d’un platane à la teinte corrompue par la toux des voitures. Je lève un peu la tête, je plisse un peu les yeux. Non, l’anniversaire du petit fils n’était pas trop été arrosé ; Mulder et Scully ne m’ont pas refilé un dossier rempli de révélations pernicieuses. La vérité est bien là, pas ailleurs. L’Amérique de nos vingt ans n’a pas encore démissionné. Elle squatte bel et bien le burlingue encombré de l’histoire, à mon grand ravissement. Pour preuve: l’un des plus grands groupes de pop est dans la capitale pour nous faire oublier 50 ans de vociférations hallydaysques. On va enfin pouvoir se décaper les tympans.

Crosby, Stills and Nash en lettres rouges. On bloque. L’anachronisme de la situation ferait couler des larmes. Nous sommes en 2009, et des troubadours en santiags vont nous faire remonter le temps avec des riffs millésimés. Y a de quoi fantasmer pour un kid comme moi, paumé dans la tourmente consumériste du second millénaire. Forcément, les Minolta sont de sortie. Ca mitraille à tout va. Les guérilleros de l’album souvenir se régalent et si le fronton du temple de la variétoche hexagonale était une fresque du Quattroccento, la flamboyance de ses couleurs auraient déjà été anéantie par les crépitements affolés des appareils numériques.
Y a un peu de tout sur le boulevard des capucines, et même les vieux beatniks qui s’attroupent se font reluquer comme des bêtes curieuses par des passants troublés, pour qui les seventies rimeront toujours avec les niaiseries nasillardes de Cloclo ou le roman icaresque cent fois relu d’un Mike Brant qui se fit très mal la première fois qu’il tenta de planer avec la came des autres.

Des slimistes (adepte du jean slim, N.D.L.R.) contournent rapidement la foule en train de se former devant l’Olympia, un sourire de touchante incompréhension se lit sur leur visage d’angelots code-barrisés. Le nom du groupe le plus influent des années Johnson leur est divinement inconnu, le miracle qui va se produire dans quelques instants décale à peine l’orientation étudiée de leur frange. Ils jugent avec ardeur nos piètres tentatives de faire tenir dans un cadrage difficilement réglable les trois prénoms cernés de rouge luminescent. Leur stratégie vestimentaire est un tel chaos de références mal intégrées (montre à quartz, coiffe de scooterist et pompes de danseur étoile sur t-shirt Disney) qu’on préfère ne pas répondre à leur condescendance. En expliquant trop longuement la dimension démiurgique de l’évènement qui nous occupe, nous ne ferions à coups de distinctions trop subtiles qu’accroître davantage leur confusion et leur mépris en serait fatalement ravivé.

Pas beaucoup de bruit, un soupçon d’impatience, j’apprécie la maîtrise émotionnelle dont nous faisons preuve, nous jouissons grâce à elle d’un recueillement salvateur. Le cœur aux aguets, les sens à l’affût dans la sentinelle des émotions canoniques, pas un accord de guitare, pas la plus ténue des irisations vocales ne sera négligée par nous.

On revend des places sans s’égosiller, et même les prédictions teintées d’amertume, les prophéties assaisonnées d’angoisse qui fleurissent d’habitude sur les tapis piétinés des portiques quand approche le début du concert sont ici totalement oubliées.

Un pacte secret s’est conclu parmi les membres privilégiés de cette messe. Nous savons que le don sera nécessairement supérieur à tout exercice de dissection analytique, eussions nous la plume aérienne et la tournure aisée. Le spectacle à venir plane à mille empans des supputations hasardeuses et même les musicophages itinérants de la presse spécialisée font profil bas ; la raison en est simple (un coup d’œil rapide sur le cv jauni des trois sexagénaires et l’auditeur lambda assimilera facilement les raisons de notre indulgence) : les membres du trio légendaire ont fait leur second concert à Woodstock, ont enregistré avec Jimi Hendrix, avaient pour camarade de pompe à bières Jerry Garcia, sont chacun issus des formations les plus influentes des années 60 - Hollies, Byrds ou Buffalo Springfield ; pour faire court, un labeur plutôt crédible les immunise à jamais contre la corrosion des médisances.

L’heure se hâte, impatiente de se jeter dans les bras de la minute ultime comme pour tous les vrais rendez-vous d’amour, les noces de diamant, les rêves de saphir que la platine accueille avec des frissons dans ses sillons brillants.

Une angoisse me saisit. Quel quidam apostropher pour qu’il immortalise ma présence en me photographiant sous la pierre de rosette où les signes cunéiformes de la pop culture sont incarnés par des tubes à l’infatigable incandescence ? Troubler un sexagénaire dans sa méditation vaporeuse serait vraiment criminel mais le souvenir a un prix, l’empaillage méthodique de l’instant une valeur que la morale du vivre ensemble réprouve avec énergie et quelques secondes après, je tapote avec des précautions appuyées l'épaule d’un papa pour que le brave monsieur puisse me rendre ce menu service.

20 hrs. L’instant fatal où dans tous les pavillons de province, l’hostie de l’intoxication élémentaire est cuite à point dans le four du journal télévisé et n’attend pour fondre avec dévotion sur les papilles de la crédulité populaire que le top-départ d’un encravaté sirupeux. Pour ma part, l’objet de ma dévotion puérile est une institution d’une obédience plus remuante : le folk rock éternel de trois gaillards qui survécurent avec bravoure à l’orgie Woodstockienne, la chasteté idéologique qui pourfendit quelques années après cette trop pure illusion, la guerre en Irak, l’invention du mp3 et les concepts traumatisants d’Endemol.

Panoramique enfiévrée sur la mosaïque exaltante des visages, des styles et des attitudes qui composent ce public atypique, guichet fermé, chakra ouvert, nous sommes nombreux, très nombreux à nous être pointés pour assister à ce live historique ; détenteurs de notre place depuis le jour où un quotidien national nous a pris par surprise en parachutant sur la zone irradiée des programmations actuelles la news surréaliste de leur passage éclair.

Nombreux parce que le premier album du groupe, paru en 1969, fut salué à peu près unanimement par la critique de l’époque, que le triple Woodstock se vendit plutôt bien et que le groupe aux cinq albums a connu un véritable succès en France. Il faut être borgne ou éméché pour ne pas dénicher sur une brocante en moins de dix minutes de flânerie un de leurs LP. Déjà vu se voit partout et un coup de sandale inopiné dans un bac à vinyles laissera s’échapper à coup sûr une demi douzaine de pressages de leur tanière en carton si vous n‘y prenez garde.

On poirote dans le hall pendant une bonne trentaine de minutes. Certains papys en profitent pour négocier quelques T-shirts ringards où la reproduction détrempée de la pochette du premier opus n’a pas couté plus cher qu’un cigarillo roulé par une cubaine de Maisons-Alfort. A peine acheté, déjà enfilé ; vision récréative que ces bedaines adipeuses détendant grossièrement les visages des songwriters à jamais affalés dans leur canapé sans ressorts. Qu’importe la faute de goût : on ne peut cruellement attaquer ce genre de dérapages quand s’avère inentamée le culte incroyable qu’une bonne partie du public voue depuis son plus jeune âge aux piliers (résistants) de la contre-culture.

Après avoir traversé sans embuche un service d’ordre adapté à l’inoffensivité du public, je pénètre tranquillement dans l’antre mystérieux, sombre caverne des amis babas pendant que des quinquas sémillants font mousser leur épouse en enjambant quatre à quatre les marches métalliques qui mènent aux rangées supérieures.

(la suite demain : le concert)

Didier Boudet

08 septembre 2009

Le Cours Ordinaire Des Choses de Jean Louis Murat

Pour la sortie de son dernier opus Le Cours Ordinaire Des Choses enregistré à Nashville, Jean Louis Murat a interprété les chansons de l’album devant quelques privilégiés au Studio Davout suivi d’une discussion autour d’un verre. Résumé de l’affaire.

Comment survivre aux désastres ambiants, à la marchandise qui anéantit, abîme, détruit le monde, les relations ? L’amour peut-il sauver notre âme ? Pourquoi Dieu reste-t-il sourd à nos plaintes et nos prières ? Dans ce long couloir qu’est l’existence, témoigner pour les vivants et regarder les morts sont une souffrance. Murat en a pris le parti. La poésie est son viatique, son port d’attache, sa raison d’être… Elle l’aide à vivre, à survivre. "Chanter est façon d’être au monde, Chanter est ma façon d’aimer (…), Chanter est ma façon d’errer". Tel Novalis, Murat écrit pour se lover dans le monde de la nuit espérant moins souffrir.
D’emblée, Murat affiche une certaine sympathie pour le diable – "Le cours ordinaire des choses me va comme un incendie" - mais peut être faut-il en passer par là pour conjurer "cette fabrique du faux, ce purin d’idéaux, Où tout fabrique des sots…" Cette terre où "Satan voilé, Est venu, Visiter l’exposition". L’amour sera-t-il notre philtre, notre salut – "Falling in love again "? Mais, n’est ce pas encore un leurre "Amour trop bel, car après tout Quelque affaire nous tient le cœur, On n’aime plus d’amour". Murat prend alors un visage ronsardien "Amours s’en vont, Amours s’en viennent, Filent nos joies, Nos épanchements, Tout est là se tient au soleil, Tout soudain s’enfuit". Les Mignonnes qu’elles soient Mésange bleue, Lady d’Orcival ou Ginette Ramade sont Dieu et la mort. Il y a dans cette extase purement bataillienne une identité, maudite sans doute. L’apaisement doit venir, "Nous avons prié, Redonne-nous l’azur (…) Redonne-nous la sève, Donne-nous la joie". Cette prière est inaudible car "Qui veut entendre ça." Murat y croit, il vit pour cela.

La ritournelle n’est pas facile, chez Murat ; elle est réfléchie, posée, intelligente. Il ne dénonce pas un monde en crise, ne loue pas des luttes sociales à engager ou des libertés à prendre. Il vit l’apocalypse comme les poètes, comme un malaise. On est loin des rimes prêtes à être entendues, celles qu’on sifflote ou qu’on postillonne comme des slogans. On partage une souffrance, la sienne, la nôtre. On exorcise nos démons, notre quotidien. Murat est à rebrousse poil, à contre courant et c’est ce qu’on aime. Cet album, on s’en empreigne, on s’y étend. Il finit par nous obséder. Il nous éclaire. Les paroles se répondent, forment un tout organique. Il y a de la correspondance !

LA MUSIQUE
Allez plus loin. "Les chansons ont été écrites, puis est venu le désir d’enregistrer ailleurs. Cette ailleurs", ce fut Nashville où, avec son jumeau (l’ingé-son, Aymeric Létoquart), Murat s’est installé. Pourquoi Nashville, la ville du Grand Ole Opry, des cowboys Gene Autry et Roy Rogers, du rockabilly, de Willie Nelson et de Dolly Parton ? "Les musiciens ont fuit New York après le 11 septembre et L.A. où le rap règne en maître. Ils sont tous à Nashville qui compte près de 200 studios d’enregistrement."
Après ce constat, vient la question du frenchie au pays de l’industrie musicale, la vraie, l’hégémonique et de son petit soi. Peut-on transmettre un univers si intime à des musiciens professionnels tout terrain ? JL Murat a joué ses compos devant eux et "ils ont compris immédiatement". Pas besoin de paroles, les musiciens se sentent, se ressentent naturellement. "Deux prises ont été suffisantes pour chaque chanson" ; les choses venaient facilement : "ils avaient laissé leur égo à la porte du studio et ils entraient dans ma musique." Et puis les hantés, les univers intimes et précieux, ils connaissent. La plupart d’entre eux jouent derrière Neil Young, Linda Ronstadt, Dire Straits, James Taylor…
Ce moment fut un bonheur pour un garçon qui exècre les poses, les prétentions, les idées préconçues. L’humilité, la générosité des musiciens l’ont touché profondément : "ils n’hésitaient pas à revenir pour peaufiner une ligne de basse, éclaircir une guitare… entre deux autres prises".

Ce qui surprend, c’est que l’univers de Murat n’a pas été altéré, dénaturé. Au contraire, il s’est comme affirmé, précisé. L’auteur a évité tous les pièges d’un enregistrement exotique. Celui qu’on va chercher pour relancer une carrière. Ici, il n’en est rien. La musique fait corps aux textes, ni américaine, ni européenne, juste muratienne.

L’HOMME
Le cliché est souvent l’ami du journaliste, de l’auteur ; sa roue de secours. Murat, l’ours ; l’incontrôlable ; celui qui envoie chier, qui ne joue pas leur jeu. Pourtant ce soir là, il est venu simplement à nous. Timide, d’abord. Car jouer, puis parler devant une dizaine d’inconnus, c’est aussi se mettre à nu. C’est risquer de recevoir une parole, un regard qui vous blessera. Mais, Murat s’est ouvert, sans fard, sans sauvegarde. Il s’est livré sincèrement, il a parlé de son rapport aux chansons, à la musique, de ses amis (Aymeric, Laetitia Masson, Stéphane Prin, Christophe Dupouy…) sans qui "il n’y arriverait pas, il ne tiendrait pas", de sa fatigue du jeu de certains médias, de leur incompréhension des artistes ("tu attends pendant des heures dans un placard à balais à côté des chiottes et on te sort pour subir des questions débiles"). Il était bien là, debout devant nous. Décontracté, sérieux, généreux. Humain.

Le cours ordinaire des choses risque l’invisibilité dans cette rentrée musicale touffue, ce qui serait plus que dommage. Il passera sans doute sur quelques radios, les sérieuses. Apparaitra sur les télés, les intelligentes. On l’espère. S’imprimera dans la presse ; apparemment, les journalistes se sont précipités. Quoi qu’il en soit, cet album est à ne pas manquer. Il faut le gouter, le déguster. Son ensorcellement est bénéfique, il fait grandir comme un long poème malade et joyeux en même temps.

Q.U.

Le Cours Ordinaire Des Choses (V2/Universal) - Sortie de l’album le 21 septembre 2009.
Comme un incendie - Falling in love again - M. maudit - Chanter est ma façon d’errer - Lady of Orcival - 16h00 qu’est-ce que tu fais ? - La mésange bleue - Ginette Ramade - Comme un cowboy à l’âme fresh - La tige d’or - Taïga.

Enregistré au Studio Ocean Way à Nashville

Lire aussi :
Dubuc's blog : Un soir, Jean-Louis Murat...
Le Lien Défait : Studio Davout, jeudi 3 septembre
JLMurat.com (site officiel)

26 août 2009

Le photographe Dominique Tarlé à la Galerie de l’Instant du Jour

Rendu célèbre pour ses clichés sur les Rolling Stones à la Villa Nellcôte, Dominique Tarlé expose ses photographies à Paris. Il sera présent le samedi 29 août 09 à la galerie. Donc, exposition photographique à ne pas manquer.


Aucun genre musical ne s’est autant nourri de sa propre représentation. Le rock est probablement la première forme artistique à avoir su communier aussi instinctivement avec le diable marchand (peut être aussi le cinéma). C’est sans la raison pour laquelle, Warhol, autre prophète de l’art-business, inclura un groupe rock dans sa Factory (le Velvet Underground pour les béotiens). Mais au delà du miroir de celluloïd, la vraie révolution musicale réside dans le fait que les photographiés sont les auteurs de leur art et de leur destin. C’est ce qui les rend si fascinant, c’est ce qui rend leur image aussi intense. Imaginer deux secondes, un photographe shootant Van Gogh errant, Rimbaud écrivant, Baudelaire dans les bouges, Villon dans le maquis… Enorme.

Venu pour une après-midi de shooting, Dominique Tarlé a vécu six mois avec les Stones composant et enregistrant ce qui allait être leur dernier grand disque (ça on ne le savait pas à l’époque) Exile on Main St., les derniers feux d’un groupe pivot du rock… Dominique Tarlé a regardé les Stones composer, s’engueuler, se défoncer, se marrer… (vivre quoi !) ; les attrapant au vol, sans préméditation, sans plan media… juste pour saisir l’indicible, les fluides, la magie. Et elle est là ; et elle se voit.

Mais, on ne peut pas réduire Tarlé à ce moment, aussi incroyable et riche qu’il put être. Il suffit de regarder ses autres photos de Jimmy Page, de Jimi Hendrix, d’Eric Clapton, des Who… Dans son angle d’attaque, on perçoit la quête du moment où le musicien se fond avec sa musique, devient Un avec son art.

Au milieu des années 70, Tarlé a senti le virage idéologique – c’est un intuitif – et a cessé de photographier ce qu’on appellera désormais les RockStars. La passion et les idéaux ayant laissé place au tiroir caisse et à la musique formatée (cf. notre article le Rock est mort en 77), Tarlé détournera ses objectifs. Seule pointe d’intérêt, le punk, dernier soupir d’une révolte musicale.

Q.U.

Les photographie de Dominique Tarlé sont exposées à La Galerie de l’Instant jusqu’au 3 1 octobre 2009
Présence de l’artiste à la galerie le samedi 29 août de 16h à 19h

La Galerie de l'instant
46 rue de Poitou
75003 Paris
00 33/ (0)1 44 54 94 09
http://www.lagaleriedelinstant.com/home

PS : pour ceux qui trainent à Saint-Rémy-de-Provence. Une exposition sympa des photos de Just Jaeckin. Cf. l'article "Just Jaeckin s’expose sans risque"



20 août 2009

Jackson C Franck, le martyr du folk – Blues runs the game – 1965

Il y a les grands noms du folk : Dylan, Joni Mitchell, CSN, Fairport Convention… mais aussi une cohorte de génies brulés devenus posthumément célèbres (Nick Drake) ou pas. Jackson C Franck appartient à la 2ème catégorie. Nous lui rendons hommage.

Le génie est-il implacablement lié à une vie gorgée de déceptions en tout genres, de flagrantes injustices, de félonies répétées et de court circuits contextuels empêchant un artiste de rencontrer son public ( l’inverse est également possible ) ?
On est tenté d’y croire. La vie d’un des plus talentueux songwriter de la scène folk en est l’exemple le plus parlant, la preuve la plus irréfutable.
C Franck, est un génie, mais un génie qui aurait dégusté les plats les plus ragoutants de la destinée avant d’entrevoir aussi courte qu’irritante le festin tardif d’une renommée qui n’entoure sa légende que depuis qu’il roupille à six pieds sous terre, ignorant la totalité de son indéniable influence, le culte indéfectible qu’on lui voue aujourd’hui.

Né en 1943, à Buffalo (Etat de New York), il passe sa petite enfance dans un coin de l’Ohio avant de déménager pour le lieu de tous les traumas : Cheektogawa. En effet, c’est là, dans une petite école, en plein cours de musique qu’un accident de chaudière provoque un incendie qui fera dix huit victimes et laissera le petit Jackson gravement blessé, profondément traumatisé – cloué pendant sept mois sur un lit d’hôpital. Pendant cette interminable convalescence, un professeur a l’excellente idée d’apporter au gamin plongé dans le désespoir une guitare toute neuve, histoire de tuer le temps et de ne pas sombrer dans la mélancolie, il s’y essaie, se sent tellement à l’aise qu’il se fera offrir une Gretsch électrique par sa mère, qui sachant également que l’enfant voue un culte insatiable à Elvis (déjà cloisonné à Graceland ) parviendra même à lui faire rencontrer son idole, bouleversé par l’expérience qu’a vécu le gamin. Un choc sans précédent et la certitude d’une vocation.

A 16 ans, il décide de devenir chanteur de rock, s’inscrit tout de même en école de journalisme pour assurer ses arrières mais touche cinq ans plus tard une somme redoutablement élevé, dédommagement par l’assurance de l’accident qui a failli lui coûter la vie. Il claque tout en bagnoles de luxes et costards d’un gout douteux. Des caisses, on vendrait les plus belles en Angleterre, il s’y rend, et pendant sa traversée de l’Atlantique griffonne dans un cahier les chansons qui construiront sa légende – (Dialogue, Milk and Honey, Carnival … ) Le fantasme des belles voitures est très rapidement remplacé par la découverte hallucinée de la scène folk londonienne, un vivier de talents exceptionnels parmi lesquels Tim Hardin, Bert Jansh, Fred Neil tiennent les mélomanes en haleine. De club en club, il finit par tomber sur Paul Simon, hébergé par une femme qu’il rencontre dans ses errances nocturnes – c’est le choc. Simon écoute la poignée de compos frétillantes que le roublard a déjà gribouillé ; Simon est estomaqué ! on tient peut être là un nouveau Dylan, sans perdre une minute, il lui promet de produire son premier album « Blue runs the games » lui fait enregistrer ses pépites et découvre au passage la personnalité très singulière du compositeur. Un type d’une timidité maladive et d’une excentricité qui cache une grande douleur. Peu importe, la mixture de Franck, folk mélancolique déployée sur une voix chevrotante (proche de Fred Neil par exemple) séduit rapidement et John Peel le diffuse fréquemment dans son émission légendaire de la BBC – les auditeurs en redemande et le succès pointe son museau dans la futaie des événements.

En 65, nouvelle grande rencontre, il tombe sous le charme d’une infirmière de 19 ans, Sandy Denny, ils sortent ensemble et lorsqu’il l’entend chanter une de ses propres compos, comprend assez rapidement qu’elle devra abandonner son métier pour se tourner intégralement vers une carrière de chanteuse, il n’aura pas tort, Sandy Denny au destin également tragique deviendra une des plus grandes chanteuses de folk mélodique (nous lui consacrerons un article prochainement).

Les concerts s’enchainent, la réputation s’affermit, jusqu’en 68 ou Franck apprend que les ventes de son premier album n’ont jamais vraiment décollé, largué par sa maison de disque, en manque d’inspiration et constatant que la mode du folk introspectif, jusque là prédominante, est en train de se dissoudre, il décide de retourner aux états unis où un nouveau drame lui vole son jeune fils, atteint d’une maladie rare. Sa femme le quitte également, il sombre dans la dépression. La descente aux enfers durera jusqu’aux années 90 où une lueur d’espoir viendra éclairer les trottoirs de sa triste déchéance en la personne de Jim Abott, un fou de musique qui parvient à retrouver l’artiste clochardisé et tente de lui faire arpenter le chemin des studios. Franck y croit mais il est très affaibli par une vie d’errances, d’internements, et de crises psychiques qui auront eu raison de sa résistance. Jambes ankylosées par des marches sans but, avec pour tout butin une valise pourri et une paire de lunettes cassées, sans oublier un œil en moins, perdu à cause d’un dingue qui jouait au Ball Trapp en longeant les bâtisses. Franck trouvera néanmoins grâce à son jeune protecteur (celui-ci parviendra à lui faire toucher des droits d’auteur sur la ré-édition de son premier disque) un répit de courte durée – jusqu’à la triste année 99 ; usé par son mode de vie tristement alternatif – son cœur le lâche le lendemain de son 56ème anniversaire. Reste son premier et seul disque, pour nous faire envisager ce qu’aurait été, si l’infortune ne s’était si cruellement attachée au destin de cet incroyable compositeur, la carrière d’un des talents les plus prometteurs des années 60.

Didier Boudet